Orléans, l'île-jardin du Québec

Orléans, l'île-jardin du Québec
© Perry Mastrovito / Getty Images

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Alexandre Faille rapporte au centre-ville de Québec des trésors trouvés sur une île. Mais, dans le coffre de son pick-up, ni pièces d’or, ni joyaux. Seulement les premières asperges, la rhubarbe, la camomille, les pissenlits, les radis et les livèches fraîchement cueillis dans son potager de l’île d’Orléans, à une quinzaine de kilomètres de là. Des pousses de printemps aux ultimes récoltes de la mi-novembre, le maître jardinier du Panache de l’auberge Saint-Antoine, célèbre table gastronomique de la capitale de la province, fournit son chef, Julien Ouellet, en légumes bio, cultivés dans l’un des berceaux de l’Amérique française [voir notre chronologie], qui est aussi l’un de ses plus anciens garde-manger. De cette époque où le Québec était encore un morceau de la Nouvelle-France, l’une des colonies françaises sous l’Ancien Régime, l’île d’Orléans a conservé un exceptionnel patrimoine d’églises et de demeures bicentenaires qui lui ont valu d’être classée, en 1970, arrondissement historique de la ville de Québec. Et sa devise : «J’accueille et je nourris.» Plus de 90 % des sols fertiles de cette terre nourricière de trente-quatre kilomètres de long sur huit de large, soumise au microclimat du fleuve Saint-Laurent, sont toujours occupés par des parcelles agricoles appartenant à 173 fermes. Des bandes de terres cultivées qui remontent du rivage jusqu’au centre de l’île, et dont la forme rectangulaire n’a pratiquement pas changé depuis l’attribution, dans les années 1650, des concessions aux premiers colons.

L’été, quand les rayons du soleil donnent des reflets dorés aux champs de céréales, jouent avec les branches des érables ou des pommiers et réchauffent les grappes de raisin sur leur cep, les épicuriens de la capitale du Québec affluent ici. Juste avant la chute Montmorency, ils tournent sur le pont de l’île d’Orléans, qui enjambe le fleuve sur 1 700 mètres. Quelques minutes suspendues au-dessus du Saint-Laurent, durant lesquelles certains coupent l’autoradio pour «laisser les actualités du côté de la ville», alors que d’autres ouvrent les fenêtres pour sentir le vent frais, admirer le paysage et le tapis blanc des oies sauvages, avant d’emprunter la route qui ceinture l’île. Les soixante-huit kilomètres de l’ancien chemin Royal, tracé en 1744, relient les six villages et leurs 7 000 habitants, dont certains, comme les Roberge, les Létourneau ou les Pouliot, descendent des 300 premières familles à s’être implantées ici.

On se laisse alors guider par ses sens aux aguets. Cidre, fruits, vin, mais aussi chocolat, produits laitiers – le paillasson de l’isle, une faisselle séchée six jours et rôtie à la poêle, qui aurait été le premier fromage fabriqué en Amérique – ou confitures : des centaines de pancartes invitent à faire de l’autocueillette ou à acheter les préparations locales, pour certaines serties du logo «Savoir-faire Ile d’Orléans», qui garantit la provenance des produits.

Les travailleurs du vignoble de Sainte-Pétronille produisent 50 000 bouteilles par an : 85% de vin blanc et 15% de vin rouge © Jules Prévost

Ici, comme l’explique Jean-François Emond, 52 ans, éleveur d’oies et de canards, on vient «partager une expérience et un mode de vie». Chez lui, à la Ferme d’Oc, dans le hameau de Sainte-Famille, il a installé un food truck, ou plutôt une food roulotte, comme on dit au Québec, où l’on peut déguster, l’été, des classiques de la cuisine de la province : la guédille (un pain à hot dog garni, ici de salade, d’oeufs de cane et de mayonnaise), ou la fameuse poutine, un copieux casse-croûte à base de frites… L’une des meilleures de la province, et pour cause : la sauce est au foie gras produit sur place. «Tout vient de l’île, sauf le café, précise Jean-François Emond. Même notre eau pétillante est parfumée de sirops locaux, comme le cassis de chez Monna & Filles.» Une institution depuis cinq générations, fondée par un natif de l’Hérault.

Dans l’exploitation familiale de Jean-Pierre Plante, producteur de fraises à Saint-Laurent-de-l’Ile-d’Orléans, la quatrième génération d’agriculteurs travaille certaines parcelles depuis deux ans sans engrais ni pesticides. Jean-Julien Plante, le fils de Jean-Pierre, espère devenir un jour le sixième exploitant certifié bio de l’île. Il peut prendre exemple sur le fameux potager d’Alexandre Faille, un lopin de 2 000 mètres carrés appartenant au restaurant le Panache mais situé au milieu de ses terres. Dans son sanctuaire «bio-intensif» – une technique agricole employée sur de petites surfaces et qui optimise les cultures avec des plantations plus serrées –, Alexandre a installé des nichoirs pour attirer des oiseaux qui serviront d’insecticides naturels. Pendant ce temps, à quelques centaines de mètres de son potager, des travailleurs agricoles venus d’Amérique centrale – certains s’installent sur l’île six mois par an à l’occasion de la saison des semis puis des récoltes – s’emploient à planter des graines de fraisiers. Si Horatio Walker, figure de la peinture canadienne, né en 1858 et ayant vécu sur l’île, était venu au monde cent ans plus tard, il aurait pu immortaliser ces personnages courbés plutôt que ses célèbres paysans en plein labour, accrochés à leurs charrues. Mais il aurait retrouvé les mêmes paysages bucoliques.

Cathy Lachance, 45 ans, est l’une de ses héritières spirituelles. Son chevalet presque toujours dans le coffre de sa voiture, elle sillonne l’île à la recherche «de lumières et d’ambiances». Elle installe souvent son matériel dans ce que les îliens appellent «le désert», un surplomb du centre, que l’on rejoint par la route du Mitan, l’une des plus belles, bordée de champs puis de forêts d’érables et de sapins. «En été, le jaune des meules de foin contraste avec le vert des épinettes [épicéas, en québécois], explique l’artiste. Quand je suis ici, j’ai l’impression de vivre à une autre époque.»

En ce matin de mai, le temps, c’est vrai, semble s’être arrêté. Vent, calme et silence : on s’attendrait presque à voir surgir le fantôme de Félix Leclerc, mort en 1988, qui passa sur l’île les dix-huit dernières années de sa vie. «Pour supporter/ Le difficile/ Et l’inutile/ Y a l’tour de l’île/ Quarante-deux milles/ De choses tranquilles/ Pour oublier/ Grande blessure/ Dessous l’armure/ Eté, hiver/ Y a l’tour de l’île/ L’île d’Orléans», chantait-il. Aux Ancêtres, une auberge-restaurant de Saint-Pierre que fréquentait le plus célèbre auteur-compositeur du Québec, la famille Gosselin a pris soin de conserver au menu la soupe aux pois jaunes qu’il aimait savourer. Parfois, on entend un coq chanter : c’est celui du voisin. 

Cette statue, réalisée par l’artiste montréalais Daniel St-Martin et représentant Félix Leclerc, a été inaugurée en 2014 à l’occasion du 100e anniversaire de la naissance du chanteur © Jules Prévost

LE BERCEAU DE L’AMÉRIQUE FRANÇAISE

1535

Jacques Cartier est le premier Européen à découvrir cette terre. L’explorateur la nomme île de Bacchus, en raison de ses vignes sauvages, puis la rebaptise en l’honneur du duc d’Orléans, qui deviendra le roi Henri II.

1650

Des colons français arrive sur l’île et démarrent une agriculture de subsistance.

1888

Le peintre Horatio Walker s’installe à Sainte-Pétronille et immortalise sa nature et ses scènes paysannes.

1935

Le pont reliant l’île à la ville de Québec est inauguré.

1970

Orléans est classée arrondissement historique. Le chanteur Félix Leclerc déménage à Saint-Pierre après y avoir construit lui-même sa maison.

2007

L’île est le premier territoire québécois à être protégé par un label garantissant la provenance de ses produits.

Pour aller plus loin : 

PHOTOS - Faire le tour de l'île d'Orléans : une tradition québécoise

VIDÉO - Une tradition québécoise : faire le tour de l’île d’Orléans

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